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Marc Tessier et la bande dessinée
une biographie par Marc Jetté

Marc Tessier lit énormément durant sa jeunesse. La lecture est d’ailleurs une tradition familiale chez les Tessier. Enfant, c’est déjà un maniaque de bande dessinée et comme il s'est inscrit à trois bibliothèques municipales, il dispose d’un vaste choix d’albums. Blake et Mortimer de Jacobs l’intéresse particulièrement, tout comme les adaptations dessinées du Bob Morane d’Henri Vernes. Sa mère possède de plus toutes les éditions reliées du journal Spirou datant des années 40 et 50. Si Tessier dessine pendant l’enfance, il en vient à se considérer comme un piètre dessinateur et il abandonne ses crayons progressivement. Mais comme il entend continuer à raconter des histoires, c’est vers la scénarisation et la mise en scène de films qu’il se tourne au fil du temps.

Il découvre les comic books américains au début de son école secondaire, vers 1975, grâce aux adaptations françaises des Éditions Héritage. Cependant, comme il est bilingue, c’est rapidement qu’il se tourne vers les éditions originales en anglais. Il fréquente le cégep de Jonquière de 1979 à 1982 où il étudie en communications, option télévision. Il déménage à Montréal en 1983, non seulement pour y étudier mais aussi parce qu’il a hâte d’habiter dans une grande ville. Il découvre la bande dessinée underground à cette époque et il aime particulièrement Les Fabulous Furry Freak Brothers de Gilbert Shelton, Zippy de Bill Griffith et Robert Crumb. Il s’intéresse aussi parallèlement non seulement aux BD des années 60 mais aussi à tout le climat de remise en question qui marque cette décennie; à la contre-culture par exemple, aux drogues psychédéliques et à des auteurs comme Henry Miller et Kurt Vonnegut.

Tessier se marie en 1983 et son épouse Marie-Josée Duchesne, une étudiante en arts plastiques, l’initie à l’art du XXè siècle. C’est ainsi qu’il découvre le vaste monde des visions artistiques personnelles, aussi différentes les unes des autres qu’il y a d’artistes pour les produire. Il fréquente l’UQAM en 1983 et étudie la scénarisation aux côtés du bédéiste Alain Gosselin, mieux connu sous le pseudonyme d’Al+Flag (et Phil Angers), qui le présente à Stéphane Olivier avec lequel il collaborera plus tard à de nombreux projets. Tessier étudie ensuite le cinéma et la photographie à l’Université Concordia de 1984 à 1987. Il travaille durant l’été en un premier temps à temps partiel puis à temps plein chez Larry Williams & Associates, un réputé studio de photographie. C’est là qu’il imprime en 1987 les photostats du premier numéro de L’Organe, qui publie des auteurs québécois alternatifs. Un deuxième numéro est publié un an plus tard. L’Organe regroupe plusieurs bédéistes québécois qui continueront à être publiés par la maison d’édition que Tessier fonde avec Stéphane Olivier : Gogo Guy Publications. Le duo publie un autre recueil en 1990 : MAC TIN TAC. Cette oeuvre permet à Tessier et Olivier de décrocher une bourse du Ministère des Affaires Culturelles du Québec en 1991 et de publier non seulement un deuxième MAC TIN TAC cette année-là mais aussi les séries d’autres bédéistes tels G.B. Edwin (Keen Contact), Martin Lemm (Zen Zen Shit), Matthew Brown (Fear Itself) et Siris (Baloney Comix no. 1). MAC TIN TAC devient un annuel. Le troisième numéro est publié en 1992, le quatrième en 1993 et le cinquième en 1995. L’histoire, scénarisée par Tessier, est divisée en chapitres illustrés par les artistes les plus en vue de la scène alternative québécoise. Le récit est complexe et sombre et apporte notamment une réflexion sur la condition humaine et la vie d'artiste.

Tessier fait entretemps une rencontre capitale par l’entremise du bédéiste Simon Bossé, Alexandre Lafleur. Plusieurs publications les unissent au fil du temps et ils deviennent co-locataires lorsque Tessier divorce en 1994. Paraissent en 1993 Brain Box et
Le Théâtre de la Cruauté
puis, en 1995, La Maison du Regard, présenté lors d’un grand lancement qu’ils organisent et qui s’intitule Notre Époque a besoin de Violence (de violence artistique selon le mot d’Henry Miller).

Tessier envoie alors le cinquième MAC TIN TAC intitulé Mirrors, Le Théâtre de la Cruauté et La Maison du Regard à Fantagraphics, une maison d’édition de Seattle, aux États-Unis. Gary Groth, co-éditeur, lui téléphone pour une publication éventuelle. Ce sera The Theatre of Cruelty, qui présente en un seul album quatre oeuvres nées de la collaboration Tessier/Lafleur. Mais avant, Tessier part rejoindre Lafleur en Inde, et c’est là-bas que le duo signe le contrat qui les lie à Fantagraphics, l’une des plus importantes maisons d’édition de matériel alternatif en Amérique du Nord. Nous sommes alors à la fin de 1995. The Theatre of Cruelty paraît en 1997. Tessier, également photographe, y présente ses clichés, comme il a l’habitude de le faire dans ses publications. Comme Groth aimerait connaître son prochain projet, il lui reparle de
MAC TIN TAC, et une entente est conclue en vue de la publication des numéros deux à cinq. Ces numéros, qui seront fusionnés en un album, sont retravaillés et porteront à la publication le titre de The Glass Revolution. Un remaniement s’impose; certaines pages sont abandonnées, de nouvelles sont commandées à Phil Angers, Carlos Santos, Caro Caron et Rupert Bottenberg. C’est une oeuvre purifiée que le lecteur découvrira et qui sera en bout de ligne publié par conundrum press en 2004.

Tessier reçoit en 1998 une bourse du Ministère des Affaires Culturelles du Québec pour l’édition d’un album de bande dessinée intitulé Cyclope et qui doit faire près de deux cent pages tout en présentant une section en couleur. De nombreux bédéistes québécois sont invités à y participer. Le dessin des pages leur demande une bonne partie de 1999. Tessier voit ainsi l’album
À Chandra de Surya, réalisé avec Alexandre Lafleur, être publié d’abord cette année-là par la maison d’édition montréalaise Zone Convective. Un dernier événement fait de 1999 une année mémorable. Tessier est l’un des auteurs québécois choisis pour représenter le Québec au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, en France, en janvier 2000. Il y amène l’album Cyclope. Cette oeuvre est lancée en sol québécois à Montréal au retour du groupe, tout juste avant que Tessier ne reparte de nouveau, cette fois pour un séjour de trois mois en Inde. C’est de là qu’il signe la postface à une histoire réalisée avec Alain Gosselin, Souviens-toi de la Pluie, et qui paraît dans le treizième numéro de la revue Jean Nendur et Compagnie. Ce n’est qu’à son retour au pays qu’il voit enfin publiée cette histoire passée près de la publication à pas moins de cinq reprises auparavant.

C’est aussi en 2000 qu’Alexandre Lafleur décide d’aller vivre en solitaire dans la nature québécoise, au Témiscouata, dans une maison qu’il bâtit de ses propres mains. Quête mystique et spirituelle où il affronte néanmoins la dure réalité; il doit par exemple alimenter son foyer en bûches à toutes les trois heures les nuits d’hiver afin de ne pas geler à mort. L’absence de son ami permet à Tessier de se consacrer à des projets personnels. C’est ainsi qu’il élabore une publication intitulée Thé Chaï et qui se retrouve encartée dans un numéro de la revue de son ami Alain Gosselin, Café Noir. Cette expérience, où il publie entrevues, bandes dessinées et articles, ne se renouvellera pas, faute de temps. Le Café Noir/Thé Chaï est publié au début de 2001. Pendant ce temps, plusieurs bédéistes lui demandent quand il mettra en chantier un deuxième Cyclope. L’idée fait son chemin. Tessier se remarie en 2001 avec Heather Morrison.

C’est décidé! Sollicité par ses amis artistes, Tessier passe à l’attaque et prépare une demande de bourse pour un nouveau collectif. Mais il ne sera pas seul à coordonner le projet cette
fois-ci. Hélène Brosseau, peintre et sculpteur de talent, libraire spécialisée travaillant à la librairie Fichtre!, devient dès le départ co-directrice artistique. C’est d’ailleurs elle qui trouve l’idée de la thématique de l’enfance à laquelle sera consacré ce nouvel opus. Son aide s’avèrera indispensable. Deux demandes de bourse sont rédigées: une pour le Conseil des Arts et des Lettres du Québec,
l’autre pour le Conseil des Arts du Canada. Les efforts se voient récompensés dans les deux cas et permettront à des artistes francophones d’être publiés en anglais et à des anglophones de l’être en français. La production des deux albums se déroule mieux que la première fois mais nécessite tout de même un an de travail. Suit une période de six mois d’attente avant la publication en bonne et due forme de l’album en français. Une grande exposition, tenue au Cheval Blanc à l’automne 2002, où chaque artiste présente une page originale tirée de l’album et une autre oeuvre personnelle de leur choix, aiguise l’appétit des amoureux du 9è Art. L’Enfance du Cyclope sort de l’imprimerie quatre jours avant que Tessier ne s’envole pour Angoulême au tout début de 2003 afin d’en faire la promotion. L’édition en anglais est assurée par Andy Brown de conundrum press en
collaboration avec Alain Gosselin et Production Goutte D’Encre. L’Enfance du Cyclope et Cyclops, Aim for the Eye, sont présentés conjointement lors d’un lancement en février 2003 tandis que deux expositions d’envergure sont organisées à la fin de cette année-là à Ottawa et Toronto.

Angoulême 2003 sert non seulement à Tessier à présenter le Cyclope nouveau au public, diffuseurs et éditeurs européens mais aussi à soumettre un projet de bande dessinée que lui et Alexandre Lafleur, revenu à Montréal en 2002, ont élaboré minutieusement : Abinagouesh. Angoulême, tout comme les grandes conventions de bande dessinée aux États-Unis, se veut un lieu de présentation exceptionnel de nouveaux projets aux maisons d’édition. Le sachant, les deux amis ont pris le temps de préparer une soumission de haut niveau qu’ils entendent laisser aux différents éditeurs présents sur place. Heather, l’épouse de Tessier, agissant à titre de représentante, prend des rendez-vous avec tous les éditeurs. Tessier, qui, comme Lafleur souhaite être publié chez Delcourt ou chez Dargaud, est au comble de la joie lorsque Thomas Ragon, de chez Delcourt, se montre intéressé à leur projet. Le Montréalais s’entend bien tout de suite avec lui. L’homme, qui sait ce qu’il fait et ce qu’il veut, est également attaché de presse de Dave McKean, un artiste que Tessier adore et qu’il rencontrera d’ailleurs au festival. Le monde étant petit, Hélène Brosseau a aussi rencontré ce Ragon à Washington, aux États-Unis, lors d’une convention d’artistes indépendants, la SPX 2001. De retour au Québec, Tessier reçoit de ses nouvelles. Il doit lui envoyer un synopsis détaillé du premier tome de la série. Ce qui est fait, chaque scène étant décrite une par une avec le nombre de pages requis pour chacune. Le projet est finalement accepté et les contrats, offrant d’excellentes conditions telle la publication dans trois langues, sont signés. Le découpage final s’achève à l’automne 2003. Lafleur dessine à ce moment deux pages par semaine. L'album sera publié en juin 2005.

Parallèlement à cette grande aventure que vivent les deux amis, qui rêvaient depuis toujours de produire une série ensemble, une autre se poursuit pour le scénariste émérite, avec pour cadre les États-Unis. Un nouvel épisode de la publication chez nos voisins du sud commence alors que Gary Groth, revenu dans le décor, rejoint Tessier pendant l’été 2002 afin de l’assurer de sa volonté de publier éventuellement The Glass Revolution. Les deux hommes, qui ont gardé contact au fil du temps, vivent une relation peu compliquée. Groth profite de l’occasion pour demander au Québécois s’il n’aurait pas une contribution à apporter à un numéro spécial grand format du Comics Journal consacré en partie au patriotisme. Le sujet est particulièrement d’actualité puisque le premier anniversaire de l’attentat perpétré contre le World Trade Center à New-York arrive à grands pas. Tessier réfléchit à sa contribution puis envoie une histoire de trois pages assortie de nombreuses photographies où il se déclare, bien qu’étant né au Québec, citoyen du monde. Fidèle à lui-même, son histoire témoigne plutôt de la curiosité universelle et du respect envers les autres cultures que du patriotisme. Ce Comics Journal Special Edition tome trois paraît au début de 2003. Comme Tessier sait qu’il s’envolera en janvier 2003 à destination d’Angoulême, comme on l’a vu, il propose à Groth de faire un reportage photos sur cet événement prestigieux. Le Journal publie en effet de nombreux reportages vus de l’intérieur sur les conventions de bande dessinée. Groth accepte avec empressement cette offre et le résultat paraît dans le numéro 251 publié en mars de cette année-là.

Tessier, fort satisfait du résultat, où il fait notamment état de la respectabilité entourant la bande dessinée en France, propose à Groth un reportage photographique sur la communauté montréalaise de la bande dessinée, ce qui est accepté. Commencé comme un portrait de la ville telle que vue par les artistes locaux, l’article devient au fil des mois un historique du mouvement à partir de l’arrivée de Tessier à Montréal tandis que de nombreux portraits d’artistes et d’éditeurs y sont aussi brossés.

Tessier est de nouveau sollicité pour le quatrième numéro spécial du Comics Journal. Il réalise cette fois-là une autre histoire de trois pages intitulée The Legend of the Three Wise Men, pour laquelle il photographie Alain Gosselin, Alexandre Lafleur et Stéphane Olivier interprétant les personnages. Ce récit sera finalement publié par Yves Millet de chez Fichtre dans le livre Petits Nuages de Fumée en 2007. Mentionnons son voyage de noces au Maroc en mars 2002 avec Heather Morrison et son séjour de trois semaines en Égypte à la fin de l’été 2001. Terminons en disant qu’il a vécu les attentats du 11 septembre 2001 de façon bien particulière puisque de retour du Caire, il a été bloqué à Paris pendant trois jours, tous les vols à destination du continent américain étant annulés. Finalement, l’année 2003 s’achève sur un événement digne de mention, la naissance d’un premier enfant, Diego Valentin Tessier-Morrison.

Ce texte est tiré d’un livre à paraître écrit par Marc Jetté qui présente des biographies d’artistes québécois publiés aux États-Unis. Il fut réalisé grâce à une bourse du Conseil des Arts du Canada.

 

THE THEATRE OF CRUELTY
une analyse de Marc Jetté

The Theatre of Cruelty est un album publié en 1997 par la maison d’édition Fantagraphics et qui regroupe quatre récits complets publiés séparément en français au Québec de 1992 à 1997 (le dernier en 1999). Ces histoires témoignent de l’évolution de leurs auteurs au fil du temps. Marc Tessier en a écrit les scénarios et Alexandre Lafleur les a dessinées. On y retrouve également plusieurs photographies prises et montées par Tessier.

  • The Sleeping Heart

3 pages, 1992. Publié initialement sous le titre de Le Coeur qui Dort dans le collectif Bande Dessinée Littérature tome 2: Rêves. Éd. ACIBD/du Phylactère et Paje Éditeur. Un texte narratif accompagne les images muettes d’un coeur en bonne et due forme qui dort dans un lit et qui rêve être un oeil géant se livrant à une occupation futile et épuisante. Récit illustrant l’inutilité de la convoitise et la véritable vie qui commence lorsque cette convoitise cesse. Ce récit tout court donne déjà les clés de l’univers des oeuvres du duo Tessier/Lafleur, un monde personnel difficile d’accès, à plusieurs niveaux de lecture, et dont les histoires parsemées de symboles doivent être interprétées pour être pleinement comprises.

  • The Theatre Of Cruelty

8 pages, 1993. Publié initialement sous le titre de Le Théâtre de la Cruauté par Gogo Guy Publications en 1993. Une ville dominée par la sexualité aveugle et imbécile, un théâtre où s’exhibent des erreurs de la nature, une scène où des atrocités sont commises, quelques considérations sur le théâtre, une mention d’Antonin Artaud puisque ce récit fut conçu pour une exposition qui lui était consacrée en 1992, puis le discours du personnage principal, une femme au physique des plus singuliers, qui donne la si-gnification du récit: une illustration particulièrement dure et troublée de la psyché masculine, responsable de tous les maux dégradant l’humanité. Cette histoire, qui semble représenter un cauchemar aux images particulièrement dures, se démarque par une dernière page qui détonne de l’ensemble et qui lui apporte une vertu rédemptrice tout en présentant des symboles majeurs de l’oeuvre du duo Tessier/Lafleur: le foetus, symbole de vie; la mort, principe opposé mais complémentaire, fondamental, et qui forme avec elle l’existence; la mère, symbole de paix et d’espoir; la femme, qui apporte le salut à l’humanité pécheresse par le renouveau et l’espérance. Même au coeur de cette vision désespérée, de cette imagerie sombre et décadente, fleurissent l’espoir et la beauté de l’univers que l’initié saura toujours détecter.

  • The Lovers

14 pages, 1994-95. Publié initialement sous le titre de La Maison du Regard par Gogo Guy Publications en 1995. Une femme travaille sur une chaîne de montage de postes de télévision. Elle assiste à un accident menant à la mort d’une amie et compagne de travail qui l’enguirlandait, notamment parce qu’elle voulait rompre leur relation. Bouleversée, et poursuivie par le “fantôme” de son amie qui ne veut pas la laisser tranquille, elle se réfugie à la campagne en montant dans le véhicule de deux artiste qu’elle voit d’un mauvais oeil. Cette histoire, dont le texte précédent ne décrit que l’amorce, démontre plus d’amplitude que les précédentes, non seulement à cause du nombre de pages qui la compose mais aussi à cause de la complexité du propos qui s’étoffe, qui n’exprime plus qu’une seule idée afin d’aller dans plusieurs directions à la fois. La signification des différents éléments du récit se complique. À preuve, le rôle joué par les deux artistes qui apparaissent eux-mêmes dans l’histoire. On les imaginerait doté du bon rôle mais ils peuvent être vus comme des personnages suffisants, ce qu’une remarque caustique du personnage principal laisse sous-entendre (“Crétins, comme si les hommes pouvaient savoir ce que c’est que d’être une femme.” -Citation tirée de la version française-). Expression de l’opposition fondamentale entre l’homme et la femme, un thème récurrent dans l’oeuvre des deux auteurs, ou simple manifestation du lesbianisme du personnage? Par ailleurs, le joint que les artistes lui donnent émet une fumée de mort lorsqu’allumé, semblable à celle qui s’échappe des cheminées des fours crématoires de la ville qu’elle vient de quitter. Ces têtes de mort que forme la fumée peuvent-elles être vues comme un symbole du principe masculin ou n’est-ce qu’une indication de la toxicité de la drogue? Comme on le remarque par ces exemples, l’interprétation des éléments de l’histoire est subjective, mais interprétation il faut faire sinon le récit, à part la partie strictement linéaire, reste incompréhensible et voilé. Racontée simplement, l’histoire perd toute la richesse de sa thématique et de sa symbolique. Ce récit aux multiples symboles visuels s’avère le meilleur exemple de la première période créative du duo Tessier/Lafleur. Le dessin de ce dernier s’est amélioré, particulièrement au niveau des personnages, qui sont plus gracieux et moins grotesques parce que mieux proportionnés. Sa maîtrise des noirs et blancs est par ailleurs toujours aussi frappante. L’histoire suivante relancera l’oeuvre des deux amis en la faisant quitter le domaine de la confidentialité, fort riche dans leur cas, pour celui plus vaste de l’universalité. Un voyage en Inde des deux auteurs parachèvera cette nouvelle phase.

  • To Chandra from Surya

47 pages, 1995-97. Publié sous le titre de À Chandra de Surya par les Éditions Mille Îles, collection Zone Convective, en 1999. L’édition française est augmentée d’un carnet de voyage assorti de photographies prises par Tessier lors du voyage en Inde des deux auteurs en 1995. Les grandes lignes de l’histoire y furent élaborées. To Chandra from Surya est un très beau récit, touchant, porteur de paix en dépit d’images parfois dures, et dont le dénouement nous porte à questionner la sincérité de l’amour que l’on éprouve ou que l’on dit éprouver envers quelqu’un. C’est une oeuvre d’une grande ampleur, qui situe la place de l’être humain dans l’univers, qui le mesure à l’échelle cosmique aussi bien qu’individuelle, et qui fait se comparer, sinon s’équivaloir, la destinée humaine et celle de l’univers. Cette grande histoire est divisée en plusieurs segments ou séquences.
L’interprétation du déroulement des scènes est encore une fois primordiale à la compréhension profonde du récit. Bien qu’il soit en définitive simple dans ses grandes lignes, après examen, il faut tout de même que le lecteur ordinaire franchisse la distance qui le sépare des auteurs (hauteurs) afin de l’apprécier à sa juste valeur. Le texte suivant présente chaque segment par un titre de notre composition, en décrit l’action et en offre à l’occasion l’interprétation symbolique, non exhaustive d’ailleurs. Tempérons la dernière remarque en disant plutôt une interprétation symbolique. Si cette interprétation concorde avec celle des auteurs, elle ne saurait être dû qu’au hasard. Mais comme il n’y a pas de hasard dans la vie...

Première scène, 15 pages. Plénitude et rupture.
Un couple, Chandra et Surya, se baigne dans la mer puis se voit séparé par un incident qui les oppose. Nouvelle illustration de la thématique de l’opposition fondamentale entre l’homme et la femme, notamment par la sexualité du mâle, un principe auquel participe aussi le règne animal, opposé à la pérennité de l’éternel féminin qui, parce qu’elle peut s’élever à la grandeur de l’univers, y participe. Ce segment, tout comme le suivant, illustre également qu’au coeur du principe sexuel masculin se cache une part de divinité à laquelle tout homme peut aspirer. Symbolique de la scène: la représentation parfaite d’un univers parfait au moyen du mandala, introduction parfaite à ce récit; la célébration de la vie; la sexualité mâle, moteur reproducteur de l’humanité mais aussi du règne animal; l’éternel féminin, l’autre face de la dualité humaine; la voie universelle, refuge face à la violence; l’espoir au coeur de chaque homme; le miracle de la naissance, ou de la renaissance, ou de la réincarnation.

Deuxième scène, 4 pages. Isolation et détresse
Surya, l’homme, se retrouve seul et tente de s’évader de son malheur par la drogue tout en pensant à la mort. Symbolique de la scène: la solitude dans le malheur et le désir de la mort; l’évasion dans les Paradis artificiels et l’illusion du bonheur, qui se perd; le principe divin au coeur de tout être humain, même du désespéré; la noblesse de la mort.

Troisième scène, 7 pages. Bonheur, pénitence et espoir.
Une journée dans la vie de Surya, de son lever à son coucher lorsqu’il s’endort sur une table après avoir écrit une lettre à sa bien-aimée perdue, Chandra. Un épisode de bonheur improvisé survient lorsqu’il danse spontanément avec une fillette aux sons de la musique faite par un vendeur de flûtes. Sa méditation subséquente est troublée par des images de plénitude passée, devenues douloureuses parce qu’il est troublé et abandonné.

Quatrième scène, 9 pages. Quête et affirmation.
Surya quitte la ville en apportant avec lui la lettre à Chandra. Il rencontre ses peurs, qu’il finit par apprivoiser. Il voit dans la campagne un groupe de fêtards danser autour d’un feu. Il se joint à eux et danse avec une jolie blonde mais reste chaste même lorsqu’il se retrouve seul avec elle, et qu’elle le désire, par respect pour ses idéaux nobles et pour l’amour qu’il porte à Chandra. Il se baigne dans la mer, oeuvre de purification.

Cinquième scène, 2 pages. Intermède.
Surya rencontre sur la plage un homme de croyance différente. L’échange, qui aurait pu potentiellement mal tourner, se termine bien, sur l’échange de voeux de fraternité. Symbolique de la scène: l’incompréhension et l’inexpérience vaincues par la grandeur du coeur.

Sixième scène, 9 pages. Dénouement et grande finale.
Dans une baie, Surya retrouve Chandra, assise sur la scène d’un théâtre. Celui de la vie? Son amoureux lui fait lire la lettre qu’il a écrit pour elle et dans laquelle il lui dévoile l’importance qu’elle occupe dans sa vie. Elle pleure en la lisant et lui raconte une histoire, celle de la création de l’univers, qui a pu se faire grâce à deux esprits fusionnés matériellement sous forme d’étoiles. Chaque couple qui s’unit, spirituellement puis physiquement, après avoir transcendé le simple appel charnel, répète le même geste, accomplit la même union sacrée. De cette fusion parfaite peut naître un enfant sacré qui peut aspirer aux étoiles et participer de l’univers. L’infiniment petit rejoint alors l’infiniment grand. Microcosme et macrocosme. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Principe de sagesse éternelle, tradition immémoriale. Ne reste plus qu’à enseigner cet état de grande pureté, cette source de vérité ultime, et veiller à ce que rien ne vienne le voiler ou le pervertir.

Marc Jetté,
copyright 2003